| En 1992, Versailles rive gauche révèle un metteur en scène et un comédien, deux frères, Bruno et Denis Podalydès. Primé à Clermont-Ferrand puis césarisé et exceptionnellement distribué en salle compte tenu de sa durée de 45 minutes, le film pose les bases d'un univers particulier qui cite Tati, Hergé et Truffaut, et présente une épatante galerie d'acteurs (Isabelle Candelier, Philippe Uchan, Michel Vuillermoz, Jean-Noël Brouté). Comédie sentimentale et burlesque dont la mise en scène se déchaîne dans l'espace clos d'un minuscule studio envisagé comme la cabine des Marx Brothers, le film est un petit bijou. En 1998, Dieu seul me voit, sous titré Versailles chantiers, affine, développe et affirme cet univers et le talent de son réalisateur. Il l'installe aussi dans la durée. À la troupe du film précédent se greffent la sublime Jeanne Balibar et une autre génération d'acteurs comiques avec Daniel Ceccaldi et Maurice Baquet. Prenant le contre-pied de Versailles Rive gauche, Podalydès déploie sa mise en scène dans de nombreux espaces et multiplie les situations. Le film est peut être la plus belle comédie de ces trente dernières années, cela dit en toute objectivité.
En 2009, trois long métrages plus loin dont deux adaptations plutôt prestigieuses de Gaston Leroux, Bruno Podalydès revient à ses amours et aborde, enfin, la troisième gare avec Bancs publics (Versailles rive Droite). Sa notoriété, son talent et un budget sans doute plus confortable lui permettent de réunir une distribution assez impressionnante, façon The longest day (Le jour le plus long – 1962), pour l'injecter dans son petit monde versaillais. Le résultat manifeste une ambition qui tranche agréablement sur le tout venant de la comédie française de ce début de millénaire mais n'est pas franchement convaincant. Et il m'en coûte de l'écrire.
D'un point de vue égoïstement personnel, tout à mon fétichisme, je ne puis que déplorer l'absence de Jeanne Balibar. L'équipe des deux premiers opus est là au grand complet, elle seule manque à l'appel. Dommage et d'autant plus curieux que Podalydès s'amuse au jeu des sept familles, celles de la comédie française, et que dans la famille "comédie intellectuelle à la Despleschin", ils sont venus, ils sont tous là : Emmanuelle Devos, Chiara Mastroianni et Mathieu Amalric, le frangin Denis faisant lien. Ce traumatisme plus ou moins bien surmonté, je suis en mesure de recenser la famille "Splendid" (Balasko, Lhermitte quasi subliminal, heureusement pas Clavier), la famille "grande époque" (Deneuve, Rich, Dax, Lonsdale), la famille des "Inconnus", la famille "télévision"(Lauby), la famille "belge" (Poelvoorde, Gourmet) et puis bien sûr la famille "Podalydès" élargie. J'en oublie. Mais rien à faire, les jambes gainées de noir et le délicieux ton de voix de La Balibar m'ont manqué.
Au-delà de ces considérations, Bancs publics, est une belle machine qui peine à démarrer, qui reste trop souvent à l'état de potentialité. Il me semble évident que cette distribution pléthorique est une fausse bonne idée qui finit par faire dérailler la mise en scène du réalisateur. Qui interfère serait plus juste. Forcément, le spectateur guette les caméos, comme on cherche John Wayne en centurion dans la vie du Christ vue par Georges Stevens. Et à ce jeu, il y a ceux qui s'en sortent mieux que d'autres, ceux qui ont un rôle un minimum intéressant et ceux qui font juste coucou à la caméra. Comme je suis un garçon plein de tact, je signalerais les prestations d'Isabelle Candelier, Micheline Dax et d'Olivier Gourmet, particulièrement délectables et qui arrivent à faire vivre quelque chose. Plus ennuyeux, le film n'arrive pas à faire émerger de véritables personnages. C'est le risque redoutable et redouté du film dit choral. Dieu seul me voit arrivait avec classe à donner de la densité à une dizaine de figures autour de celle, centrale, d'Albert. Dans Bancs publics, Lucie, qui domine le premier quart d'heure, disparaît trop tôt noyée dans la foule, et sa découverte finale de l'homme seul manque terriblement d'intensité malgré les efforts méritoires des comédiens.
Pour le reste, on se retrouve donc distrait de ce qui aurait dû rester central, la mécanique du film, sa mécanique de comédie. Le film est composé de trois parties plus, disons, un épilogue. Chacune de ses parties monte en intensité, explorant un espace restreint : les bureaux où travaille Lucie, le parc à l'heure de la pause et le magasin de bricolage Bricodream. Pris séparément, chacun de ces lieux est décrit avec virtuosité, avec ce sens de l'espace qui est un peu emblématique du talent de Podalydès. Comme dans son oeuvre initiale, il orchestre un ballet très fluide d'entrées et de sorties, de temps morts et d'accélérations burlesques liés par l'unité de temps et de lieu. Si la partie bureau est un peu terne, la scène du parc est baignée d'une lumière de midi travaillée par Yves Cape, chef opérateur attitré de Bruno Dumont. Toute la scène est composée en rondeur, en variations sur la forme du cercle, épousant la géographie du parc qui nous est révélée à la toute fin par un joli mouvent vertical. C'est peut-être la partie où fonctionne le mieux le principe de petites vignettes poétiques, gestes esquissés, bribes de dialogues qui créent une ambiance légère mais réelle. Un moment de pause où la vie reprend un peu de ses droits, où les hommes et les femmes peuvent souffler.
Plus ambitieuse, la dernière partie lorgne visiblement sur un sommet de la comédie, la scène du restaurant du Playtime (1967) de Jacques Tati. Podalydès nous entraîne dans le labyrinthe des rayons de Bricodream aux côtés des quatre vendeurs et de leur chef de rayon explosif qu'il joue lui même (ce qui permet de vérifier qu'il a beaucoup plus de cheveux que son frère). De gags plutôt bien travaillés en personnages plus ou moins loufoques (Deneuve manque de pêche, Poelvoodre fait un numéro attendu), la tension monte et la situation, insensiblement, déraille avec la promesse d'une apocalypse à venir. Mais l'explosion libératoire n'est pas à la hauteur des espérances. Quand Philippe Uchan se met à jouer avec l'énorme foret, je me suis demandé si Podalydès allait oser le gag visuel très bande dessinée du type qui tourne autour de la perceuse. Il le fait. Mais si le magasin est traversé d'une vague de folie, elle n'atteint pas les hauteurs jouissives de celles de Tati ou de Blake Edwards. La folie de Podalydès est un peu trop raisonnable. Et la fin échoue à susciter une émotion véritable.
Bancs publics perd avec ses moyens un peu de la véritable drôlerie et de la véritable beauté de Dieu seul me voit. Plus modeste mais plus déterminé, ce film savait mieux travailler le plaisir du spectateur et s'offrir de ces moments comme celui où Albert regarde le soleil se lever sur Versailles. La comédie, ce n'est pas simple. Podalydès nous doit une revanche.
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- LE FILM
 Réalisation & scénario: Bruno Podalydès Image: Yves Cape Son: Laurent Poirier Musique: David Lafore et Ezechiel Pailhes Production: Why Not Productions
Avec: Florence Muller, Ridan, Denis Podalydès, Samir Guesmi, Bruno Podalydès, Olivier Gourmet, Patrick Ligardes, Laure Calamy, Chantal Lauby, Émeline Bayart, Hippolyte Girardot, Michel Vuillermoz, Josiane Balasko, Thierry Lhermitte, Micheline Dax, Bernard Campan, Julie Depardieu, Pierre Arditi, Claude Rich, Michel Aumont, Didier Bourdon, Nicole Garcia, Vincent Elbaz, Mathieu Amalric, Elie Semoun, Jean-Noël Brouté, Emmanuelle Devos, Chiara Mastroianni, Eric Elmosnino, Isabelle Candelier, Philippe Uchan, Pascal Légitimus, Guislaine Londez, Amira Casar, Michael Lonsdale, Catherine Deneuve, Bruno Solo, Benoît Poelvoorde... |