CLASSIQUES DU CINÉMA MUET RUSSE
AELITA LA FIN DE ST-PETERSBOURG LE VILLAGE DU PÉCHÉ TEMPÊTE SUR L'ASIE
| | POINT DE VUE | Du cinéma soviétique muet, le grand public - hum… soyons réalistes, les cinéphiles et quelques étudiants en cinéma- ne connaissent, en général, que Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein (Le Cuirassé Potemkine) et Dziga Vertov (L’Homme à la caméra). Le premier est le père du « montage d’attractions » qui selon ses propres dires sert un « ciné-poing » capable de « labourer les esprits » du spectateur en lui imposant des associations d’idées qui le manipulent -contre son gré. Le deuxième, père des kinoks, développa le « ciné-oeil », plus proche du cinéma documentaire afin de se « différencier du troupeau de chiffonniers qui forgent assez bien leurs vieilleries… les vieux films romancés, théâtralisés et autres ont la lèpre… Nous affirmons que l’avenir de l’art cinématographique est la négation de son présent… Nous épurons le cinéma des intrus : musique, littérature et théâtre… ». Deux cinéastes que tout oppose à part leur ambition de faire du cinéma de propagande et de montage à la gloire de la nouvelle U.R.S.S.
L’Histoire a un peu oublié les autres cinéastes soviétiques muets qui eurent pourtant leur moment de gloire et leur importance historique. Sans doute est-ce une conséquence de leur relatif classicisme comparé aux œuvres essentielles d’Eisenstein ou Vertov. Les films de Poudovkine et Protazanov que les Editions Montparnasse sortent dans leur collection « Classique Russe » comblent donc un vide entre les deux réalisateurs majeurs du cinéma soviétique muet.
TEMPÊTE SUR L'ASIE Ce film du plus grand critique de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein raconte assez classiquement comment en 1918, Baïa, un chasseur Mongol –descendant du terrible Genghis Khan- devient un roi mongole fantoche. Il est installé au pouvoir par les occupants Anglais qui en font une marionnette et l’occidentalisent de force. Il se désagrège sous nos yeux, physiquement mais surtout moralement. Cet homme simple mais néanmoins sincère prend conscience progressivement de l’oppression anglaise et mène à l’image de son aïeul, la révolte avec son peuple contre l’oppresseur.
Voilà un écho à peine dissimulé de la révolution communiste de 1917… Le défaut majeur de ce film est sans doute qu’il manque souvent de finesse dans l’opposition des personnages qui deviennent vite des stéréotypes très ou trop lisibles. Cependant, la beauté du film réside ailleurs. On peut aisément mettre cette trop grande lisibilité sur le compte d’un art populaire et propagandiste s’adressant avant tout à un peuple analphabète ou peu éduqué. Pourtant, il y a une splendeur lyrique et donc universelle dans le final qui excuse tous les excès qui précèdent. Le bonheur est synonyme, dès le début, d’une communion du héros avec la Nature et les grands espaces… Puis Baïa se retrouve entravé par ses costumes occidentaux est prisonnier des décors -très- artificiels et sombres. Lorsqu’il lance l’offensive contre les Anglais, son corps mue et se desquame tel un reptile sous une lumière éclatante. Il renait en homme neuf et un souffle révolutionnaire le poursuit. Ou, plus précisément, une tempête qui nettoie -à proprement parlé- la Mongolie de ses occupants Anglais. La Nature reprend sa juste place tout comme la Révolution s’impose aux hommes.
Poudovkine est habitué d’un tel traitement de la Nature. Ce théoricien écrira d’ailleurs que « Le cinéma ne filme pas la Nature, il l’utilise aux fins de son montage. ». Donc de son discours.
LA FIN DE SAINT-PETERSBOURG Connu également sous le titre français des Derniers jours de Saint Pétersbourg, ce film le plus respecté de Poudovkine commémore la révolution d’octobre 1917. Avec le très mélodramatique La Mère (1926) et Tempête sur l’Asie (1928), il constitue ce que l’on nomme sa « Trilogie révolutionnaire ». La fin de Saint-Pétersbourg a pour personnage principal un ouvrier venu de la campagne qui malgré lui devient briseur de grèves. Il est l’outil sans cerveau du patron sans cœur. Par sa faute et son manque d’engagement politique, un de ses meilleurs amis d’enfance, militant bolchévique, sera arrêté. Ce retour brutal à l’humanité passe par la prise de conscience nécessaire à le déprogrammer. Il frappe le patron de l’usine… Il est envoyé, en représailles, au front. Au lieu de finir de le briser, la guerre le construit et lui donne les armes pour revenir à Saint-Pétersbourg pour faire la révolution -et la gagner. Il participe à l’assaut du Palais d’hiver en 1917 et devient enfin le héros qu’il était loin d’être jusqu’alors -en mourant !
Là où Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein nie la notion de personnage et met en place des forces anonymes, Poudovkine appelle à l’identification en créant un héros -ce qui se fait plutôt à Hollywood, mis à part la dimension politique. Difficile pourtant d’oublier le discours politique martelé par le film… Du coup les cartons sont plus explicites que les images. Un comble ! Reste des combats révolutionnaires très impressionnants et criant de vérité. Au point que très longtemps, des extraits de ce film furent utilisés pour illustrer les documentaires sur la Révolution de 1917 et furent considérés, avec le temps, comme de véritables archives d’époque… Reste qu’il apparaît comme un film-synthèse de la mise en scène eisensteinienne et vertovienne. Un symbolisme lourd (destruction des institutions par le dynamitage de statues ou plus improbable une statue qui pleure…) côtoie une captation documentaire de la vie qui a pour ambition (bien futile) d’effacer la présence de la caméra. Poudovkine s’efface tant de son film que le souffle lyrique qui le caractérise habituellement fait cruellement défaut même dans ses extrêmes les plus mélodramatiques.
AELITA Étrange œuvre inspirée de futurisme et de constructivisme qui eut un tel succès à sa sortie en 1924 que nombre de jeunes parents de l’époque appelèrent leurs petites filles, Aelita en hommage au film. Ce qui apparaît étrange sachant que l’on apprend à la toute fin qu’elle est fort belle mais surtout un tyran sanguinaire ! Les spectateurs l’ont-ils compris où n’ont-ils pas réussis à garder les yeux ouverts jusqu’à la fin ?
C’est aussi officiellement la première œuvre de science-fiction soviétique, mais ce n’est pas pour autant un film sans propagande communiste -bien au contraire. D’un point de vue esthétique, des films de science-fiction tels que Metropolis (1927) de Fritz Lang ou les serials Flash Gordon lui doivent sans doute beaucoup… et c’est avant tout ce qui fait son importance esthétique. On parlera même de chaînon manquant avec le film de Lang.
À Moscou, Los, un ingénieur reçoit un message venu de Mars. C’est l’antique bouteille à la mer (la Princesse Leia fera de même dans Star Wars…) lancée par l’Impératrice Aelita, fille du tyran Tuskub. Ce monde totalitaire ressemble tant à la Russie tsariste. Ainsi, les ouvriers sont placés en chambre froide quand les usines n’ont plus besoin d’eux ! Porté par l’amour (et l’envie d’exporter la révolution communiste ?), Los construit un vaisseau spatial pour retrouver la superbe et énigmatique Aelita qui l’obsède davantage, jour après jour -au point d’assassiner sa femme. Sur Mars, Los contribue à la révolution ouvrière mais Aelita s’avère finalement encore plus totalitaire que son sanglant père… Mais tout cela est-il bien réel ?
Un film atypique dans la production de cinéma communiste ? Pas tant que cela, puisque Aelita peut être lu comme une parabole sur l’Histoire récente de la révolution soviétique -pensons, plus proches de nous, à Solaris et Stalker d’Andreï Tarkovski. Sous couvert de la science-fiction, Protazanov réalise même une œuvre de prospective dénonçant les échecs passés de la Révolution et annonçant l’éviction à venir d’un Lénine ou un Trotsky par un Staline encore plus avide de pouvoir ? Pour lui, le pouvoir rend fou ; à moins que ce soit la folie qui pousse les hommes à obtenir le pouvoir ? La véritable révolution prolétarienne est-elle donc possible ? Pire, dans le film, le héros semble porté par son élan révolutionnaire surtout parce qu’il vit une existence morne et fade. La révolution est l’occasion inespérée pour un petit bourgeois que rien ne différencie de la masse d’exister. Voilà sans doute pourquoi on accusa le film et son réalisateur d’être bourgeois et anti-révolutionnaires… Sans doute que la dimension contestataire de cette œuvre explique la disparition du film pour ne resurgir que dans les années 80.
Évidemment, on pourrait avancer que la raison véritable ne soit la naïveté esthétique et décorative de l’œuvre de Protazanov ? Pour voir Aelita, il vous faudra accepter un discours métaphorique, voir entre les images, voire oublier les images !
Bons, mauvais, incompréhensibles, datés… les films soviétiques muets restent à voir car justement purement visuels comme s’adressant directement à l’intellect. Comme l’avoue Martin Scorsese : « Ca fait des années que je visionne les Russes des années 20, avant ou pendant mes tournages. Pour me mettre en condition, je n’ai rien trouvé de mieux. C’est du cinéma pur, qui vous rappelle toutes les potentialités d’un langage proprement cinématographique. ». Peut-on trouver meilleure raison de voir ou revoir ce cinéma ?
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 | | LES FILMS | - AELITA
Un film de Yakov Protazanov Avec Yuliya Solntseva, Igor Ilyinsky, Nikolai Tsereteli... 1924, noir & blanc, 1h51 Réalisation Yakov Protazanov Scénario Aleksei Fajko et Fyodor Otsep D’après une pièce de Aleksei Tolstoy Photographie Emil Schünemann Musique Yuri Zhelyabuzhsky Production Mezhrabpom Sujet: L’ingénieur Los réceptionne un curieux message qui semble venir de l’espace. Déçu par sa femme Natacha qui se laisse séduire par la bourgeoisie russe, Los s’évade en rêvant de la planète Mars. Il imagine une société totalitaire où il pourrait mener la révolution, et tomber amoureux de la reine Aelita..
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LA FIN DE SAINT-PETERSBOURG Un film de Vsevolod Poudovkine et Mikhail Doller Avec Vera Baranovskaya, Aleksandr Chistyakov, Ivan Chuvelyoy... 1927, noir & blanc, 1h27 Réalisation Vsevolod Poudovkine et Mikhail Doller Scénario Nathan Zarkhi Musique Vladimir Lurovski et Herbert Stothart Photographie Anatoli Golovnya Production Mezhrabpom Sujet : Un jeune campagnard se rend à Saint-Pétersbourg pour trouver du travail à l’usine. Afin de briser les grèves, son employeur fait de lui son employé modèle. Mais l’ouvrier se retourne contre son patron avant d’être envoyé à la guerre, en 1914. Après trois années au front, il rentre, prêt à participer à la Révolution d’Octobre.
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TEMPÊTE SUR L'ASIE Un film de Vsevolod Poudovkine Avec Valery Inkijinoff, Andrei Tchistiakov... 1928, noir & blanc, 2h05 Réalisation Vsevolod Poudovkine Scénario Osip Brik D’après une histoire de I. Novokshenov Photographie Anatoli Golovnya Musique Nikolai Kryukov et Bernd Schultheis Production Mezhrabpom Sujet : Au début des années 20. Baïr, vendeur de fourrures nomade, se réfugie dans les montagnes de Mongolie, sous occupation anglaise, après avoir été escroqué par un négociant en fourrures américain. Deux ans plus tard, dans un pays en pleine guerre civile, Baïr est capturé par l’armée qui tente de mater la rébellion. Lorsqu’un soldat découvre sur lui une amulette ayant appartenu à Gengis Khan le désignant comme héritier du grand empereur, Baïr devient un instrument inespéré pour détourner le peuple de la révolution.
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LE VILLAGE DU PÉCHÉ Un film d’Ivan Pravov et Olga Preobrazhenskaya Avec Emma Tsesarskaia, Raisa Puzhnaya... 1927, noir & blanc, 1h28 Réalisation Abram Room Scénario Abram Room et Viktor Shklovsky Photographie Grigori Giber Musique Rodney Sauer Production Sovkino Sujet : Dans le petit village russe de Ryazan, en 1914, Anna et Ivan tombent amoureux. Mais Ivan doit partir à la guerre. Profitant de son absence, son père fait des avances à la jeune femme et finit par la violer. Elle tombe enceinte. Quelques années plus tard, Ivan, que l'on croyait mort, revient du front, vivant. Il découvre sa femme avec un bébé, rongée par la honte et la culpabilité.
| LES DVD
| Format 1.33 – 4/3 – N&B – – Mono – Zone 2 – PAL – DVD 5
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