| On a l'air malin quand on est vieux, gros, et pauvre. Pour peu qu'en plus on soit profondément gentil, il ne faut pas grand chose pour servir de réceptacle à toute la méchanceté ordinaire du monde. Alors, bien sûr, le monde est en couleur, rien que ça, ça devrait soulager. Mais en fait, non. Prenez les voitures. Comme on n'a rien à faire de sa journée, on les regarde passer. Elles sont de couleur « gris altica », « rouge dyna », « vert acide ». Ca ne s'invente pas, ce sont les noms des couleurs dans les catalogues Renault.
Avec une pellicule qui fait penser au Super 8, Depardieu, dans son personnage de bon gars qui n'a rien perdu de son innocence, est filmé dans un périple burlesque et pathétique.
Le récit de Kervern et Delépine démarre donc sur le départ de son entreprise de « Mammuth », interprété par Depardieu, prolo laborieux à qui on a promis la retraite. Mais il lui manque des trimestres. Après avoir fait le tour de ce qui l'attache à sa maison, c'est à dire pas grand chose, il prend la route, le Mammuth, sous les conseils de sa femme qu'il fait bien de suivre. A la recherche de ses trimestres perdus. Cyrano est bien parti à la guerre pour oublier Roxane. Barry Lyndon a bien fui l'Irlande. Alors Mammuth va faire le tour de la Charente. Pour retrouver ses anciens collègues et ses patrons pas toujours nickels.

Comme le dit si bien le dossier de presse, « durant son périple, il retrouve son passé, et sa quête de documents administratifs devient bientôt accessoire ». En même temps, sa quête de documents administratifs est une telle galère, qu'à un moment, il lève un peu le pied. Parce qu'il finit par perdre pied, justement. Bien sûr, il en a déjà tellement vu qu'il a une capacité à subir assez effarante. Il subit l'ancien collègue qui se moque de lui, le patron toujours aussi odieux, le jeune agressif qui lui dit de se barrer. Tout ça il l'encaisse. En silence. Même la jeune allumeuse qui le vole (Anna Mouglalis qui a un plaisir à jouer évident).
Et puis la ligne toute tracée qui le mène de sketch en sketch s'interrompt. Comme quoi il y a un Dieu pour les innocents. Il se retrouve nez à nez avec une autre innocente. Ils n'ont pas forcément grand chose à se raconter, tout est déjà écrit, tout a déjà été dit. Par contre ils vont se regarder, se toucher, se sentir. Cet angle mort des histoires sentimentales, la simple présence mutuelle, sans enjeux, sans projet, est filmé comme l'aboutissement d'un road movie existentiel.

C'est le genre de moments qu'on raconte aux copains. « Tu sais il y a des années, j'ai connu une fille, on ne s'est plus jamais revu. Mais pendant 15 jours on était tout l'un pour l'autre. » Kervern et Delépine ont fait leur film avec leurs copains, justement, Bouli Lanners, Poelvoorde, Siné, Yolande Moreau, Blutch. Et puis quelques autres dont on se dit qu'ils regrettent de ne pas se voir plus souvent: Philippe Nahon, par exemple. A la recherche du jeu d'acteur brut, se mêle la complicité d'amis qui viennent raconter ce moment d'oubli de soi. Tout homme devrait avoir vécu une fois dans sa vie ce genre d'histoires sentimentales élégantes, et sans lendemain. Pour ne pas mourir trop idiot.
L'économie des moyens se mêle à une concision et une humanité que l'on voit rarement sur un écran de cinéma.
• Pierre Daudin
|
Commentaires
je n'ai pas trouvé le personnage d'adjani si grotesque. Il donne un peu de profondeur au personnage en le sortant du cliché du looser intégral. Citer
Flux RSS pour les commentaires de ce poste.