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))) gustave kervern, cinéaste

" M A M M U T H "


... on fait des films à la manière de l'art brut

©Christophe COUFFINHAL

En pleine promotion de Mammuth, Gustave Kervern et Benoît Delépine se soumettent à la loi du genre: faire des demi journées presse où les interviews s'enchaînent les unes après les autres. Lui-même frustré par les contraintes de ces rencontres qui en deviennent anonymes, Gustave Kervern, a répondu à nos questions, avec courtoisie et gentillesse...


L'humour de vos films semble un peu différent de celui de Groland. Il parait que vous êtes parfois un peu agacé par le fait que dans vos sketchs de télé,  le public rigole pour les gags gras ou graveleux...

Non, on ne s'énerve pas pour ça. C'est vrai qu'on a cette étiquette  "pipi-caca". Ce qui est un peu gênant parce que sur dix sketchs, il y en a peut-être un seul comme ça. Les autres évoquent des sujets quasi sociologiques, les délocalisations d'entreprise, par exemple. On me prend toujours pour un ivrogne dans les bars, alors que ça fait  quatre ans que j'ai arrêté de jouer ce personnage. C'est des trucs qui ont la vie dure. Benoît et moi avons toujours traité plus que les autres les thèmes économiques. Nous sommes un peu les Jean-Marc Sylvestre de Groland. On lit beaucoup la presse et l'on s'intéresse beaucoup à ces sujets. Les sketchs sont vraiment à la base d'économique et de social, peut-on dire.
Dans les films on peut développer les sujets plus longtemps, prendre des silences, et avoir une sensibilité qu'on ne peut absolument pas développer dans un sketch, puisque le but est de faire rire. Ce qui nous a plu dans le premier film (Aaltra) est de pouvoir changer de braquet, ou de fusil d'épaule.

Le fait de faire du cinéma est quelque chose qui date d'avant de travailler pour Canal plus, êtes-vous des cinéphiles initialement ?

J'aurais aimé dire que tout petit déjà j'avais une caméra super 8, et que je faisais mes films moi-même, mais pas du tout. J'ai toujours aimé le cinéma, mais je n'y voue pas une passion sans bornes, j'étais plus intéressé par le foot, par exemple. Je suis un enfant de la télé, je regardais énormément de choses. Notamment le cinéclub. Je ne me rappelle pas de tous les films, mais je remercie beaucoup Patrick Brion (la voix du cinéclub du dimanche soir sur France 3, ndlr). Mes parents ne recevaient jamais personne à la maison. Mais, au départ, c'était simplement pour faire un exercice de style différent de celui de l'émission.
On avait un copain, Christian Tavier, un producteur en Belgique, qu'on aimait bien et que l'on voyait souvent avec Poelvoorde à une certaine époque. Il avait fait C'est arrivé près de chez vous. On faisait pas mal de repas bien arrosés, et on lui avait fait une ou deux suggestions de films qui ne l'avaient pas branchés. Et puis un jour, alors qu'il était de passage à Paris, on lui a raconté l'histoire de deux mecs en chaise roulante qui vont de Picardie en Finlande (synopsis d'Aaltra, ndlr). Et il a dit, "ça, ça m'intéresse".
C'est donc un peu par hasard. Il y a un mec qui a dit ok, on se lance. Mais on ne serait jamais allé solliciter un gros producteur. C'était aussi pour faire cette putain d'aventure de partir en camionnette de Picardie en Finlande, et d'aller voir Kaurismäki. Je n'avais vu aucun de ses films, mais j'avais lu ses interviews et je l'avais trouvé extraordinaire, rien que l'idée d'aller boire un verre avec lui me plaisait. Je n'ai vu ses films qu'après, et évidemment j'ai adoré son cinéma. Benoît n'avait vu que deux trois films de lui. Il nous intéressait presque plus humainement que par ses films.

Vous citez Pialat très souvent…

On a quand même un peu de bon goût (rires). Depardieu cite Pialat tout le temps. Il nous a marqué, on a fait deux repas avec lui.

Je l'ai découvert tout seul au cinéma, fidèle à mon côté solitaire, en allant voir A nos amours à Nice. Et je ne sais pas pourquoi, c'était un mec dont le cinéma me plaisait. Il faisait un cinéma du réel où pointe l'émotion, je ne saurais pas le dire. Il y a du sang chaud à l'intérieur, ce n'est pas froid. Quand on l'a rencontré il était déjà malade et la rencontre fut émouvante.

Il était très colérique et pensait qu'il fallait parfois botter le cul des comédiens pour essayer d'aller chercher quelque chose au fond d'eux-même. Ce n'est pas du tout notre méthode de travail, cela dit. On cherche plutôt à développer une bonne ambiance et à ce que les tournages soient sympa. C'était sa façon de fonctionner, une grande gueule en définitive. Mais il y en a de moins en moins, et même si ce n'est pas du tout notre cas, on aime bien ce caractère.

Comment s'est passé la rencontre avec Kaurismäki ? Elle s'est déroulée à l'issue du tournage d'Aaltra?

Non, pas du tout. C'est un hasard, comme quoi tout se passe dans ce quartier quelquefois (Paris 12ème, où habite Kervern, ndlr). Sa traductrice est une voisine avec qui on avait sympathisé. On lui avait demandé si Kaurismäki ne pouvait pas recevoir pour Groland la médailles des "arts et des litres". Ca a été notre premier contact. Et par cette fille extraordinaire, la seule Finlandaise bavarde qui existe au monde, on a réussi à le coincer. Jusqu'au bout on n'était pas sûr qu'il allait jouer, parce qu'il nous a fait savoir à la moitié du tournage qu'il ne voulait plus tourner dans le film. Ce qui était un peu embêtant… Mais on a continué, en se disant qu'on trouverait peut-être une solution de rechange là-bas. L'histoire est plus longue, mais il a fini par dire oui le dernier jour. Depuis on est un peu fâché, à cause d'un quiproquo. On l'a vu à un festival à Rennes, il voulait faire un bras de fer avec Delépine (il gagnait toujours d'ailleurs). Après, il a cru qu'on avait fait un film porno avec Avida, à cause de l'affiche. Il était convaincu qu'on avait dit qu'on profitait des tournées pour sortir avec toutes les gonzesses qu'on voyait, ce qui n'est pas du tout notre cas. Je ne sais pas comment s'est venu, comment ça s'est fait, mais il nous a un peu blacklisté.

C'est un personnage. Quand il te regarde c'est très glaçant, en même temps il a un humour pince sans rire étonnant. Nous avons fait ensemble des trucs vachement bien. On a connu son restaurant mythique à Helsinki, on est allé voir le groupe qui joue dans L'homme sans passé; les moments qu'on a vécus ensemble sont importants. On lui a montré Aaltra, il était tout seul dans sa salle de cinéma, on attendait, tendus, qu'il ressorte pour connaître son avis. Il a dit bonne philosophie, bon film. Vu qu'il parle très peu, rien que ça, on était content. Surtout pour un premier film qu'on a fait sur la route, comme un groupe de rock, avec une vraie liberté.

Delépine a commencé en faisant un fanzine (Fac off), est-ce que c'est quelque chose qui a marqué votre manière de voir ? Le fait d'être fan, d'y aller à l'affectif ?

Oui, peut-être. Toute expérience même pourrie t'aide toujours à faire des trucs. Lui a galéré parce qu'après ce fanzine il devait de l'argent. L'histoire est un peu rocambolesque. On a tous eu des trucs de boulot à la con du début. Quand je suis rentré chez Groland, j'avais fait un faux CV car je ne savais quasiment pas écrire un sketch. Je me débrouillais parce que je n'avais pas une thune. mais à l'époque c'était plus facile. Il y a quinze ou vingt ans, on était reçu plus facilement. Et la vie en général était moins dure. Comme je n'avais pas un sou, il a fallu que je trouve le moyen de rentrer dans ces milieux-là.
Aujourd'hui, à chaque fois que je vais dans une ville, je reçois à peu près ça de fanzines, et c'est agréable de voir qu'il y a des écritures satiriques. Je ne sais pas combien de numéros ça dure, mais ça peut-être les prémisses de quelque chose, il faut bien démarrer. Déjà tu le fais entre potes, et puis tu vas chercher un peu d'argent pour les publicités. L'expérience est belle.

Dans Mammuth, la mise  en scène est beaucoup plus dépouillée que dans Aaltra.

Pas vraiment, c'est que le noir et blanc est très beau. Dès qu'on fait un cadre, le noir et blanc donne une pureté, une poésie, un mystère, qu'on retrouve plus difficilement avec la couleur. C'est pour ça que nous avons utilisé cette pellicule inversible, qui fait un peu penser au "noir et blanc en couleur".
Pour ce qui est de la recherche des cadres, quand l'histoire ou le personnage te paraissent plus fort que la façon de filmer, c'est bon signe. Nous n'avons pas non plus cherché à être esthétisant. La corde raide sur laquelle nous sommes souvent, entre l'humour et la tristesse, se retrouve aussi dans ces choix-là, entre l'esthétisant et le normal. On ne veut pas que les gens s'arrêtent devant des cadres qui seraient en fait des postures. Par contre, on essaie de trouver des cadres intéressants, en terme de vie. On ne fait que des plans fixes, pour qu'au moins, il y ait quelque chose qui se passe dans le cadre. On trouve des petites idées en off, dans le son, en arrière-plan.
On a peu de temps de tournage, le temps nous manque parfois pour trouver la super-bonne-idée-incroyable. Surtout avec un Depardieu qui gueule derrière en disant "quand est-ce qu'on tourne !". Nous avions peut-être encore moins le temps d'approfondir les cadrages. C'est plus une question de timing.
On voulait aussi avoir Depardieu en gros plan et ne pas le louper. Et on avait pas toujours le temps de réfléchir, parce que sa présence est quasiment omnipotente. Il n'arrêtait pas de parler. On avait même parfois du mal à se concentrer.

Il a fait des affaires avec le patron de l'abattoir où se passe la première scène. Il y achète maintenant ses saucisses pour son restaurant. Parce que le mec lui a plu, et ce n'est pas par hasard si on l'a pris pour jouer son propre rôle de patron. C'était la première journée de tournage, on avait un peu peur. On s'est dit qu'on allait commencer par ça, que Depardieu aurait des affinités. On a fait un barbecue tous ensemble après, de façon à ce que les gens se sentent à l'aise. Il a aussi découvert ce jour-là, la moto du film. Ca lui a donné une idée de ce que l'on allait faire en terme de "zen attitude". Après, le tournage est assez rapide, une prise ou deux, souvent avec des non-professionnels. On voulait qu'il soit à l'aise et bien.

On a l'impression que le film se déroule dans une ville fantôme, il n'y a personne dans les rues.

C'est parce qu'on a tourné à 7 heures du matin en général, pour éviter qu'il y ait des touristes partout. Les gens sont parfois d'un sans-gêne monstrueux, nous avons été obligés de mettre une tente là où on prenait nos repas. Et les mecs rentraient encore dans la tente pour faire des photos avec les portables. On s'est aperçu qu'il était un peu stressé. Heureusement qu'on a fait le reste du tournage à Angoulême où on était vraiment tranquille.
Pour des raisons de scénario, on a préféré avoir une ville sans grand monde. C'est un côté Finlandais pour le coup. Et puis les bagnoles françaises et leurs couleurs sont horribles.

Vous abordez un thème quasiment sentimental. Et même si c'est un oncle et sa nièce, c'est la première fois que vous abordez un tel sujet.

On ne savait pas qu'on savait faire ça, en fait. La première fois que l'on a vu Depardieu, on était focalisé sur les histoires de papier pour le travail et les aspects sociaux du film. Et lui nous a dit que, dès le début, pour lui, c'était un film sur les femmes et les amours. Nous n'y croyions pas trop, même si nous disions que, bien sûr, ça faisait partie du truc. Et en tournant, avec Yolande Moreau qui apporte toujours quelque chose de plus au rôle, Miss Ming et Adjani, nous nous sommes aperçus qu'il avait raison. On a même supprimé des séquences prévues dans les entreprises. On est allé dans une direction qu'il avait empiriquement déterminé. Mais ça nous est tombé quelque part sur la tête sans qu'on le sache vraiment.

L'histoire se déroule
dans un lieu qui fait penser au Palais idéal du Facteur Cheval (à Hauterives) ou au au Manège de Petit Pierre (musée d'art brut à Dicy). Ca pose la question de savoir en quoi la marginalité et l'excentricité sont la seule manière d'être élégant.

Tu as raison, on remercie d'ailleurs le musée de l'art brut au générique. On ne voulait pas que ce soit le décorateur qui fasse ça (la décoration de la maison, ndlr), mais un vrai artiste . Quelqu'un qui travaille au MACI (musée d'art contemporain inutile) à Angoulême s'en est occupé. C'est là qu'on a tourné la séquence de la fête avec les jeunes. C'est un squat d'artiste, et l'un fait des trucs avec des poupées. Il est exposé en ce moment au Musée d'art brut du 18ème arrondissement. C'est lui qui a décoré tout ça. Et justement, on a toujours dit qu'on faisait des films à la manière de l'art brut. On ne cherche pas la perfection absolue, le mieux est souvent l'ennemi du bien.  Même si on a la possibilité matérielle de faire plus de deux prises, on préfère s'arrêter là. On se regarde en se disant que c'est bon. Nos petits tournages sont courts.
Je n'aime pas que les films soient trop parfaits, quand "le décorateur a tout bien fait". Ca me donne envie de casser quelque chose dans le décor, pour qu'au moins il y ait de la vie.

Certains disent que la vie est moins bien restituée par le documentaire, et que la fiction est plus fidèle à la vie. De quel côté vous situez-vous dans ce débat ?

Nos films sont à mi-chemin du documentaire, parce que tu prends les lieux qui sont des vrais lieux. Le gars au début, est le vrai patron de l'entreprise. Et, tu peux faire ce que tu veux, mais les ouvriers sont de vrais ouvriers. La maison de Miss Ming est la maison de Benoît Delépine. Parce qu'il y a une vie dans les lieux, comme chez les gens qui ne sont pas professionnels, que tu auras du mal à retrouver. Des vrais lieux, des vrais gens, et dès qu'on peut le faire on le fait. A Groland par exemple, on prend beaucoup de vieux qui ne sont pas des vrais comédiens, Parce que même s'ils jouent un peu moins bien, ne serait-ce que par leurs rides et leurs gros nez rouges que j'adorent, ils sont plus forts. On rejoint Pialat, son chef déco ne devait pas forcément être très bon, mais il tendait vers un dépouillement le plus absolu.

Amateurs de contre culture, êtes-vous plutôt Choron ou Gébé?

Les deux, mon capitaine !


Propos recueillis par Pierre Daudin



GALERIE PHOTO

Nous remercions le photographe Christophe Couffinhal & l'agence  pour les portraits de Benoît Delépine & Gustave Kervern.



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Mise à jour le Lundi, 03 Mai 2010 22:29
 

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