La survivante
Rwanda avril 1994
Au soir du 6 avril 1994, l'avion du président Juvénal Habyarimana est abattu au moment d'atterrir sur l'aéroport de Kigali. Cet attentat est le déclencheur du génocide de la population Tutsie minoritaire par les Hutus qui fera selon les estimations 800 000 morts soit 10% de la population. Petit pays d'Afrique centrale, le Rwanda est miné par des décennies de tensions ethniques ponctuées de massacres. Dans le Burundi voisin s'est formé le FPR (Front Patriotique Rwandais) dirigé par Paul Kagamé, Tutsi, qui combat le régime d'Habyarimana intégrant les radicaux du Hutu Power. Le 6 avril, Habyarimana revenait d'une conférence décisive pour un processus censé ramener la paix dans le pays. Dans les heures qui suivent l'attentat, une mécanique bien organisée se met en place et les opposants tant Tutsis que Hutus modérés sont exécutés et très vite le massacre s'étend à toute la population Tutsie. Il ne prend fin qu'au bout de trois mois, avec la victoire militaire du FPR. Paul Kagamé est aujourd'hui président du pays. La caractéristique de ce génocide est son côté artisanal. On a pu écrire : « de proximité ». On exécute ses voisins, on nettoie son village des Inyenzi (les cafards comme les Hutus appellent les Tutsis), on utilise les objets de tous les jours, la machette et le gourdin clouté, on les traque dans les collines, les forêts, les marais, sans pitié. Une grande partie de la population est ainsi impliquée, s'organisant en groupes sous l'encadrement des milices du pouvoir, les Interahamwe. L'armée supervise et intervient dans les cas délicats.
Les occidentaux sont impuissants à réagir. Les américains tergiversent, suite à leur échec en Somalie l'année d'avant. Les belges, ancienne puissance coloniale, sont tétanisés par le massacre de dix de leurs casques bleus chargés de la protection de la première ministre Agathe Uwilingiyimana, hutue modérée, dont ils ne peuvent empêcher le meurtre. Ils retirent leur contingent donnant le signal du départ de tous les occidentaux à l'exception de quelques hommes de l'ONU dirigés par le général Roméo Dallaire. Les français, qui ont toujours soutenu le régime en place, organiseront une opération en juin, encore aujourd'hui controversée. Trop peu, trop tard.
Que peut le cinéma ?
Ces quelques éléments historiques, quoique très schématiques, m'ont semblé nécessaires pour introduire Le jour où Dieu est partit en voyage de Philippe Van Leeuw, dans la mesure ou, mis à part une courte phrase d'introduction, ils ne sont pas donnés par le film. C'est l'un des partit-pris du réalisateur. Le génocide rwandais a donné lieu à une littérature conséquente, de Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles de Philippe Gourevich à J'ai serré la main du diable, souvenirs de Roméo Dallaire en passant par les livres de Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie qui semble avoir beaucoup inspiré Van Leeuw, Une saison de machettes qui donne la parole aux bourreaux ordinaires et La stratégie de l'antilope. Il faut également citer l'impressionnante bande dessinée de Stassens, Déo Gratias, éditée en 2000 chez Dupuis.
Le cinéma s'est emparé du sujet, soulevant une nouvelle fois la question de ce qu'il peut faire. Certains ont ressortit les polémiques classiques liées à la représentation de la Shoah, le travelling de Kapo et toutes ces sortes de choses. Il faut dire que, jusqu'à présent, le filmé est nettement moins intéressant que l'écrit. Il y a de remarquables documentaires comme Kigali, des images contre un massacre (2006) de Jean-Christophe Klotz mais les fictions s'attachent surtout à aborder la culpabilité occidentale (Shooting dogs (2005) de Michael Caton-Jones , Un dimanche à Kigali (2006) de Robert Favreau) quand ils ne plaquent pas carrément un schéma dramatique balisé avec Hôtel Rwanda (2004) de Terry George qui n'est qu'une variation sur Schindler's list (La liste de Schindler – 1994) de Steven Spielberg en se centrant sur un personnage de « Juste ». Il faut dire que ce sont des productions majoritairement occidentales, dirigée par des occidentaux. Il faut dire aussi que les rwandais ont dans un premier temps d'autres chats à fouetter. Le plus intéressant, dans ce registre, c'est le court métrage Den sista hunden i Rwanda (Le dernier chien du Rwanda - 2006) de Jens Assur dont le protagoniste est un photographe de guerre qui n'est pas en proie à la culpabilité mais à l'égoïsme et une étrange pulsion morbide. Reste le film co-produit par la Rwanda sous la direction du cinéaste haïtien Raoul Peck, Sometimes in april, réalisé en 2004. Sur une trame classique, les destins opposés de deux frères, Peck tente de donner une vue d'ensemble du génocide et d'analyser la convulsion du Pays des mille collines .
Jacqueline
Van Leeuw, chef opérateur pour Bruno Dumont et Claire Simon, réalise ici son premier film. Il propose une toute autre voie. Il choisit de s'attacher au parcours d'une Tutsie parmi tant d'autres, Jacqueline, employée par une famille occidentale qui fuit dès les premiers jours, la cachant dans les comble de leur villa. En quelques plans, Van Leeuw règle le problème de culpabilité. Quelques regard éperdus, quelques gestes d'une affection ambiguë balayée par la violence qui rend béant le fossé entre les deux mondes. Van Leeuw reste aux côtés de Jacqueline, terrorisée dans sa cachette, désespérée à la découverte du cadavre de ses enfants, fuyant dans la jungle, découvrant et soignant un homme blessé, survivant avec lui, se murant dans un mutisme, choquée, déjà en retrait du monde. L'idée est ambitieuse de faire le portrait sans affectation d'une victime ordinaire, devenant exemplaire. Une sorte d'allégorie que l'on a pu comparer non sans raisons à la Mouchette (1967) de Robert Bresson. Il faut saluer à ce point la performance toute en sobriété de Ruth Nirere qui charpente le film et dont c'est le premier rôle. Van Leeuw multiplie les saynètes détaillant les gestes de la survie : se cacher, manger, fuir, boire, attendre, qui amènent Jacqueline à devenir une sorte d'animal sauvage, se dépouillant de ses ultimes objets venus de la civilisation, sa montre, son crucifix (le Rwanda est un pays très catholique). La caméra est posée, le découpage précis qui se fixe sur les gestes, voire sur leur répétition comme dans la façon dont Jacqueline soigne la blessure de son compagnon en urinant dessus, à l'ancienne. L'ensemble se déroule au sein d'une nature somptueuse mise en valeur par la photographie de Marc Koninckx. Les premiers plans, Jacqueline et les enfants de ses patrons dans un moment de détente, sont comme une image d'un paradis perdu. Une idée de la beauté profonde de l'Afrique. Mais la nature est par la suite un refuge indifférent, un peu comme chez Terrence Malik. Pas de musique bien sûr mais une bande son très travaillée autour des bruits de la jungle et les voix lointaines, les cris, qui matérialisent la terrible menace des milices qui traquent le couple aux abois. Sobriété, formalisme, rigueur. On sent que Van Leeuw lorgne vers l'épure à la Robert Bresson.
Comme des peaux-rouges
Le film achoppe pourtant sur deux points. Le premier a été souligné par Thomas Sotinel du Monde, c'est celui du traitement des langues. Ancienne colonie Belge, le Rwanda parle kinyarwanda et français (Ce dernier depuis le génocide tend à être remplacé par l'anglais devenu troisième langue officielle). Dans le film, Jacqueline parle français avec la famille occidentale et les miliciens hurlent en kinyarwanda. Problème, la langue africaine n'est pas traduite et c'est particulièrement gênant lors de la scène où les femmes Hutues chassent Jacqueline venue chercher ses enfants. Seule la dernière scène est traduite. Par contre lors du face à face entre Jacqueline et un tueur, celui-ci s'exprime, contre toute vraisemblance, en français. Par quelque bout qu'on le prenne, ce choix curieux est plus confus que signifiant. Les Rwandais finissent par ressembler aux indiens hurlants dans un western de série.
L'autre problème à mon sens réside dans le formalisme même du film. Forme et fond, Van Leeuw a choisi. Mais à vouloir trop styliser, il finit par mettre à distance ses personnages. Pour rester dans la comparaison avec Bresson, la Résistance dans Un condamné à mort s'est échappé (1957), nous est nettement plus familière que le génocide du Rwanda. En ne donnant quasiment aucune explication de contexte, le réalisateur rend son film obscur pour qui n'est pas un minimum au courant du sujet. Ceux qui auront lu les récits de survivants regroupés par Hatzfeld trouveront là une illustration (qui ne reste qu'une illustration), les autres... Le film démontre par l'absurde l'impossibilité de se mettre véritablement du point de vue des victimes dans une fiction. Il est distant, glacé sans être glaçant. La distance formelle devient distance émotionnelle entre Jacqueline et le spectateur. Le jeu remarquable de l'actrice devient par moment gênant, comme déplacé, comme le devient l'admiration pour les cadres, la belle lumière, la rigueur du travail de cinéma. Sans compter quelques idées qui m'ont parues assez déplacées comme les rapports sexuels forcés entre les deux survivants. L'ensemble fait de Le jour où Dieu est partit en voyage une tentative intéressante mais trop maladroite et trop ambiguë pour emporter l'adhésion.