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Samedi, 22 Mai 2010 00:00

63ème FESTIVAL DE CANNES
12 > 23 mai 2010


(alors t'as vu qui comme stars ?...)


« Nous avions dix ans à peine,
tous nos jeux étaient les mêmes,

au gendarme et au voleur,

tu me visais droit au coeur
Bang Bang !
… »

Première séance, salle Debussy, cette célèbre chanson de Sheila chantée en espagnol résonne dans Les amours imaginaires comme un écho à un autre film. Entendu il y a quelques années dans un autre festival plus modeste (mais ô combien essentiel) celui du court-métrage à Pantin … en 1996 … cet air avait emballé les festivaliers et le talent d’un jeune cinéaste de 32 ans éclatait au grand jour : François Ozon présentait sa Robe d’été et décrochait le prix du public. Fraîcheur, impertinence mais aussi sensualité et amours homosexuelles …que l’on retrouve aujourd’hui chez Xavier Dolan, un jeune cinéaste et acteur quebécois précoce de 21 ans dont Les amours imaginaires met en jeu une rivalité entre un jeune homme et une jeune femme tous deux follement épris en silence d’un bel éphèbe blond au profil grec. Mais ne sont-ils pas surtout amoureux d’une image ? Ce que semblent nous dire les belles séquences de ralentis qui caressent le corps de l’être désiré et sont aussi les meilleurs passages du film. Car Dolan ne convainc pas complètement, cherchant son style à travers des effets improbables (zooms brusques de la séquence d’ouverture), peinant à installer une relation crédible entre les personnages qui hésitent entre un second degré et une sincérité affichée. Objet du désir, cet adonis n’est pas Louis-Garrel-en-blond et n’en a ni l’intelligence ni le charme magnétique. D’ailleurs, on aurait aimé que le vrai Louis Garrel qui apparaît à la fin du film en substitut du jouvenceau délaissé, fut la Catherine de ce Jules et Jim revisité.


Autre histoire de passion mais plus raisonnée: La Princesse de Montpensier, Mélanie Thierry, beauté charnelle et adolescente autour de laquelle gravitent quatre hommes (casting un peu mou : Grégoire Leprince–Ringuet, Lambert Wilson, Gaspar Ulliel, Raphaël Personnaz). Grand cinéaste pantouflard, Bertrand Tavernier adapte Madame de Lafayette; XVIème siècle soigneusement reconstitué avec jolis châteaux et pendus décoratifs. Le film est aussi intense que le feu qui crépite en permanence dans la cheminée … c’est dire ! La jeune femme est en prise avec les conventions de son temps : épouser la vertu ou écouter son cœur. Seul réel intérêt du film, réentendre le raffinement de la langue, ses tournures de phrases qui peuvent être délicates ou incisives comme un poignard.



Deux films venus de pays sous-développés, sous-représentés et dont la cinématographie se fait très rare sur les écrans (l’Inde et le Tchad)  mettent en présence une relation tendue entre un père et son fils. Avec Un homme qui crie, le cinéaste tchadien Mahamat-Saleh Haroun (très remarqué depuis Daratt et Abouna) s’attache à filmer avec beaucoup de tendresse un homme vieillissant que l’on veut écarter de sa fonction (il est employé à la piscine d’un grand hôtel depuis toujours) au profit de son propre fils. Avec une certaine rigueur, une mise en scène de non dits et de silences, Haroun filme un homme dont le cri étouffé fait écho à une guerre civile que les habitants subissent sans comprendre. Le père ira jusqu’à trahir son propre fils pour tenter de conserver un semblant de dignité de « Champion », surnom encombrant que lui donne son entourage du fait  de ses anciens exploits de nageur.

Dans une approche plus disgracieuse et appuyée, Udaan, le premier long métrage de Vikramaditya Motwane, oppose un jeune garçon de 17 ans qui aspire à devenir écrivain face à un père archétypal, dur comme l’acier qu’il travaille dans son usine, qu’il doit appeler « Monsieur » et qui souhaitant le meilleur pour son fils, l’oblige à devenir ingénieur pour reprendre l’entreprise. Respect absolu envers les aînés, familles décomposées, violence paternelle, homosexualité réprimée, Udaan souffle un esprit de révolte face au patriarcat tout-puissant.



Chacuns portés par un acteur ou une actrice centrale, pivots dramatiques, moteurs narratifs – et qui pourraient aisément se voir attribuer le prix de la meilleure interprétation - voici trois films qui abordent les grandes maladies dégénératives de notre siècle (cancer, Alzheimer, sida) au sein de géographies très différentes et éloignées : Espagne, Corée du Sud et Afrique du Sud.
Dans les bas-fonds de Barcelone, Javier Bardem incarne Uxbal, un homme qui vit de l’organisation de réseaux de travailleurs clandestins et qui frappé par un cancer de la prostate va traverser une longue descente aux enfers. Avec Biutiful, Alejandro Gonzales Innaritu (de retour depuis Babel) plonge son spectateur au cœur de la douleur sans aucune retenue ; le nez dans les urines sanglantes et au plus près du vacillement d’un corps d’homme qui tente de rester debout malgré l’accumulation de malheurs qui s’acharnent sur lui (une femme dépressive, alcoolique et immature, un accident de gaz qui décime un groupe de travailleurs clandestins). Impossible de rester indifférent à ce chemin de croix fiévreux et intense mais qui manque aussi singulièrement de sobriété.

Deux ans après Secret Sunshine, Lee Chang-Dong dessine cette fois le portrait doux et sentimental d’une vieille femme fantasque frappée par la maladie d’Alzheimer. Poetry repose sur un double mouvement simple et tragique, celui d’une femme qui à la fois perd la mémoire, dont les mots s’effacent et qui en même temps décide de suivre des cours de poésie pour trouver les mots justes qui exprimeront son mal être. Mais à l’opposé de Biutiful (qui aurait pu être un titre de substitution), Poetry ne se centre pas sur la dégénérescence de la maladie mais sur un personnage aérien (magnifique Yun Jung-hee qui n’est pas sans rappeler Kim Hye-Ja, autre Mère Courage plus ambiguë de Mother de Bong Joon-Ho) aux prises avec une sordide histoire de viol dont est accusé son petit fils. En douceur, avec le sourire, cette femme va dépasser la laideur (magnifique scène d’amour d’une grande délicatesse avec un vieillard paralysé). Un film dont on craignait qu’il ne se perde dans une vision mièvre et naïve du monde et dont on sort finalement touché par l’absence de discours moral et par sa profonde sensibilité.


Le Sida est au cœur de ce troisième film : Le secret de Chanda (Life above all). L’australien Olivier Schmitz se penche sur l’Afrique du Sud où ce fléau est perçu par le peuple africain comme une malédiction inavouable, un mauvais sort. Honte à celui qui en sera frappé, il sera banni de la communauté. Tel est le malheur qui s’abat sur la famille de Chanda, une adolescente de 13 ans qui vient de perdre sa petite sœur, un bébé tout juste né et qui assiste à la déchéance de sa mère également séropositive. Sorte de Rosetta sub-saharienne, Chanda va se débattre avec la fougue de sa jeunesse, sa lucidité et son intelligence contre les croyances et les ignorances des villageois pour offrir une mort digne à sa mère. Un petit théâtre tragique va peu à peu se mettre en place dans ce township d’Elandsdoorn (non loin de Johannesbourg) où la tante Tafa orchestre l’expulsion de la mère en utilisant l’ignorance et la bêtise de la communauté. Décevant sur la forme, banale et convenue, Le secret de Chanda demeure néanmoins un film de révolte sincère porté par une jeune actrice qui fait preuve d'une belle maturité.


Petit film danois habile et sans prétention, R U There de David Verbeek nous plonge dans une dialectique réalité/virtuel à travers le milieu froid et méconnu des gamers professionnels. Au cours d’un tournoi à Tapeï (Taïwan), le jeune champion Jitze qui passe sa vie dans le monde artificiel et ultra-violent des jeux de guerre est rattrapé par le réel lorsqu’il assiste, impuissant et stoïque à un accident de la circulation. Un second évènement déclencheur va être sa rencontre avec la gracieuse Min Min dont il va tomber amoureux. Mais la jeune fille ne se livre pas facilement et devra faire l’objet d’un lent apprivoisement qui correspondra pour le jeune homme à retrouver une sensibilité au monde, l’aboutissement étant de pouvoir toucher le corps de l’autre.



Nous avions découvert leur premier "attentat domestique" il y a presque 10 ans dans un court-métrage qui a fait le tour du net : Musique pour un appartement et six batteurs. Le petit univers d'un appartement bourgeois était la cible d'un groupe de six musiciens percussionnistes qui utilisaient tout les objets du lieu pour créer un insolite concert à l'esprit gentiment et joyeusement anarchiste. Même duo de réalisateurs, Ola Simonsson/Stjärne Nilsson pour ce Sound of noise, même humour pincé et même bande de trublions terroristes décidés  cette fois à faire de leur ville un gigantesque instrument de musique. À cela se greffe une enquête policière qui sert surtout de prétexte à relier les quatre moments de bravoure que sont les mouvements de cette oeuvre symphonique. Toutefois, il est regrettable que les auteurs aient choisi d'utiliser aussi une musique de film qui surligne la narration et vient parasiter le beau travail créatif sur le son. Sound of noise est une petite comédie originale, fraîche, inattendue et fort sympathique, laissant apparaître un nouveau genre musical (lhappenings rythmiques dans divers lieux) mais voilà aussi un film qui aurait pu être une oeuvre autrement plus subversive et profonde si elle avait été dépouillée d'une dramaturgie accessoire.


Un autre vent frais nous est venu de la jeunesse d'un "vieux film" de 42 ans, invisible depuis plus de 20 ans à cause d'un démêlé juridique et dont son auteur a récemment récupéré les droits. C'est donc triomphal et dans une salle conquise que Pierre Etaix est venu présenté Le grand amour. Burlesque moderne aux affinités surréalistes, jeu permanent avec la structure du récit, chorégraphie gestuelle, cette euphorisante fable adultérine sur le désir et les "bonnes moeurs" nous plonge dans des merveilles de séquences oniriques avec une promenade en lits pour point d'orgue.



Avec Outrage, Kitano renoue avec ses films de mafieux nippons et signe une oeuvre où le mariage entre sadisme et comique n'a que rarement atteint un tel degré de cynisme. Impacts visuels (petit doigt charcuté au cutter, bouche saccagée avec la fraise du dentiste), impacts sonores (avalanche de coups de poing au son saturé), rien n'est épargné au spectateur qui subit la mise en scène sadique d'un Kitano à l'apogée de son style, désamorçant la violence qu'il installe par des réparties humoristiques et efficaces. Mais au fond, cette mécanique répétitive et irritante tourne rapidement à vide, faisant des yakuzas des figures guignolesques dénuées de psychologie et d'affect et mène Kitano droit dans l'impasse.


L'une des plus belles surprises vient du court-métrage et notamment de la semaine de la critique. Une sélection internationale de qualité nous a permis de découvrir trois films : les deux premiers, étrangement proches sur le même thème de l'humanité/animalité qu'ils abordent tous deux en confrontant des hommes sexuellement frustrés face au corps d'une femme morte (des marins enfermés dans un sous-marin dans Deeper than yesterday de Ariel Kleiman et un ouvrier agricole esseulé dans Native son de Scott Graham). Tous deux font preuve d'une belle maîtrise du récit, plus simplifiée pour le premier et plus profonde pour le second qui ose se confronter au tabou de la scène d'amour nécrophile.
Mais le film le plus impressionnant demeure Berik du danois Daniel Joseph Borgman sur une histoire d'amitié entre un jeune garçon de 10 ans et un homme de 33 ans qui a la particularité d'avoir le visage monstrueusement déformé suite à une contamination par radioactivité. L'intelligence et la beauté du film est de ne pas "accessoiriser" la difformité de cet homme mais d'en avoir une approche complètement humaine et existentielle, questionnant la normalité, la fascination pour l'anormalité, la solitude, la maladie et ses causes.


De tous les films découverts à Cannes cette année, je n'ai pas le sentiment d'avoir vu une Palme d'or mais peut-être le Grand Prix à la vision du film Des hommes et des dieux ? Xavier Beauvois signe là une oeuvre d'une grande maîtrise sur un sujet délicat,  l'assassinat des moines cisterciens de Tibhirine en Algérie à la fin des années 90, une tragédie historique entourée de complexes implications politiques et religieuses, les criminels étant à ce jour encore indéterminés. La subtilité de Beauvois est d'éviter le film politique et d'interroger davantage le spirituel que le religieux. "Je prie mais je n'entends plus rien" avoue l'un d'eux. Le doute, le sentiment de l'abandon, la peur s'immiscent progressivement en chacun de ces hommes. Le geste des moines,  leur choix de rester au monastère alors que l'étau se resserre sur eux, au-delà d'une attitude de martyr est davantage un acte de résistance qui nous rappelle les meilleures heures du cinéma de Melville; on pense à L'armée des ombres, même austérité, même immobilité du plan, même lutte sourde face à l'adversité et même destin qui s'impose à des hommes qui agissent  finalement non par  conviction chrétienne mais parce qu'ils ne peuvent faire autrement. L'originalité de Beauvois est d'instiller au coeur du drame, une légèreté, un humour sous-jacent notamment amené par un magnifique Michael Lonsdale.


Laurent Devanne



PS : Pour répondre à la première question : sur l'escalier rouge, j'ai vu toute l'équipe du film de Tavernier (inclus), Abbas Kiarostami et Juliette Binoche, notre vénéré ministre de la Culture Frédéric Mitterand, les équipes des films My Joy et Udaan, j'ai fait la queue avec Nicolas Klotz, croisé Barbet Schroeder et Frederick Wiseman dans les ruelles de Cannes, Jacques Perrin et les Frères Bogdanov sur la Croisette, Yun Jung-Hee à la sortie de sa conférence de presse, tombé nez à nez avec Benicio Del Toro,  applaudi Pierre Etaix et Jean-Claude Carrière, Jia Zhang-Ke (et me suis ensuite endormi à son film ...) et pris le même train que Michael Lonsdale... et je n'ai pas vu Jean-Luc Godard !


Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, Film Socialisme de Godard, le documentaire consacré à Jack Cardiff, Soleil tompeur 2 : l'exode de Nikita Mikhalkov ...
Retrouvez sur le blog de Vincent (Inisfree) la suite de Cannes 2010 !




 

Commentaires  

 
0 #1 Vincent 2010-05-28 16:33 D'une certaine manière, je peux prendre le relais pour la fin de ce festival pas des plus excitant, quoique Etaix, Godard, Cardiff et quelques autres plus officiels, c'était quand même pas rien. Merci donc pour la fin de compète que je raconte sur Inisfree. Vu aussi en rattrapage le Lee Chang-Dong pour lequel je partage ton avis, bien dans la ligne de ses précédentes réussites, imprévisible, subtil et profondément humain. Citer
 

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