On the road again
David Lynch l’avait déjà montré dans
Blue velvet : les plus belles roses poussent souvent sur du fumier. Rien ne plaît tant au cinéaste que de filmer la surface des apparences et d’en gratter le vernis pour voir ce qu’il y a derrière. Derrière les façades anonymes et tranquilles des pavillons de banlieues se dissimulent souvent les pires turpitudes et une noirceur que le cinéaste ne va cesser d’explorer. Toute son œuvre peut-être résumée à l’aune de cette « traversée du miroir » qu’il nous propose à chaque fois, parfois sur un mode apaisée comme dans le très beau
Une histoire vraie où les zones d’ombre ne viennent pas totalement happer le récit linéaire de ce vieil homme traversant l’Amérique sur sa tondeuse pour se réconcilier avec son frère ; le plus souvent en nous plongeant dans des univers sordides et violents, véritables plongées dans les gouffres de l’âme humaine.
Chez Lynch, les pavillons paisibles masquent des univers parallèles cauchemardesques (Blue velvet, Twin Peaks), les paillettes d’Hollywood révèlent de sordides histoires de mafia, de trafics d’influences et de rêves brisés (Mulholland drive) et les sages adolescentes se transforment rapidement en cocaïnomanes dévergondées s’exhibant seins nus dans des bars interlopes (Twin Peaks : fire walk with me).
Sailor et Lula s’inscrit parfaitement dans cette veine même si le dosage qu’effectue ici le cinéaste s’avère au final assez inédit. Car si la noirceur est omniprésente, Lynch réalise aussi son film le plus « rose » ou, du moins, le plus « fleur bleue », naviguant sans arrêt entre le conte de fées et le cauchemar le plus total.
L’Amérique et ses mythes.
Film culte pour un bon nombre de cinéphiles de ma génération (si l’on me permet une petite digression d’ordre personnel, c’est sans doute l’un des films qui m’a le plus marqué lorsque je l’ai découvert à 16/17 ans), palme d’or au festival de Cannes ; Sailor et Lula reste l’une des œuvres les plus « linéaires » de David Lynch, loin des récits déconstruits qu’il va affectionner dans ces films sublimes que seront Lost highway et Mulholland drive.
Pourtant, par la manière dont le cinéaste déconstruit les mythes américains pour les retourner comme un gant, Sailor et Lula ne dépareille aucunement dans son oeuvre.
Lynch dresse un tableau de l’Amérique par le biais du « road movie », qu’il couple avec l’un des grands « classiques » de ce genre : les amants en cavale (on pense à They live by night – Les amants de la nuit- de Nicholas Ray ou à Badlands de Malick).
Lorsqu’il est rejoint par Lula à sa sortie de prison, Sailor décide de prendre la route et de s’enfuir vers la Californie via la Louisiane (La Nouvelle-Orléans) et le Texas. Cette épopée s’inscrit dans une droite lignée de la mythologie américaine : les grands espaces, la route, la liberté… A cela, il faut ajouter les références cinématographiques et « culturelles » des personnages : Nicolas Cage porte toujours la veste en peau de serpent que Brando a dans le film de Lumet, Le magicien d’Oz est le film qui accompagne le voyage des amants et Sailor est également fan d’Elvis Presley dont il reprend les chansons…
Rapidement, cette mythologie est battue en brèche par le cinéaste. Alors qu’elle rêvait sans doute d’amour et de liberté, Lula est obligée à un moment donné d’arrêter la voiture, ne pouvant plus supporter la litanie des nouvelles atroces annoncées par la radio. « C’est La nuit des morts-vivants » hurle-t-elle. Et c’est de cette Amérique démystifiée dont va nous parler David Lynch, nous plongeant dans un univers d’une grande noirceur où les liens familiaux dissimulent viols et crimes, où une mère indigne et castratrice lance de dangereux criminels aux trousses de sa fille et où chaque petite bourgade cache derrière ses façades lisses de dangereux cinglés.
Le cinéaste opte résolument pour l’humour noir et l’ironie mordante. Les dernières séquences texanes du film sont d’une outrance cartoonesque assez réjouissante, notamment dans cette manière qu’a Lynch de peindre une galerie de personnages totalement givrés; le fameux Bobby Peru en tête (numéro d’anthologie de Willem Dafoe). Le hold-up qui tourne mal et finit dans un bain de sang est un grand moment d’humour macabre qui donne au film un petit côté « bande dessinée » (le chien qui s’enfuit avec une main coupée dans la gueule).
Pourtant, Lynch sait aussi être grave et poignant. Je pense à cette très belle séquence où Sailor et Lula arrivent sur les lieux d’un accident et trouve une femme ensanglantée, délirant avant d’expirer dans leur bras. Ce qui touche dans ce passage, c’est la manière dont le cinéaste montre comment le mythe vole en éclats au contact de la réalité la plus banale (un accident de voiture). Cette jeune femme qui va mourir et qui ne se préoccupe que de retrouver son sac à main nous noue la gorge car elle illustre bien la vanité des choses terrestres devant la seule chose qui réunira tout le monde : la mort.
Le rose et le noir
Ce n’est pas la première fois que je revois Sailor et Lula mais l’une des choses qui a le plus évolué dans mon esprit par rapport au choc de mon adolescence, c’est la perception du couple. Lycéen, je me souviens avoir été totalement chaviré par ces amants et toute la mythologie qu’ils véhiculaient : l’amour fou, le sexe, le rock’n’roll, le doigt d’honneur tendu au visage du monde. Aujourd’hui, je perçois beaucoup plus nettement l’ironie de David Lynch.
Sailor et Lula n’ont rien d’amants flamboyants et apparaissent plutôt comme de jeunes américains moyens se projetant dans un univers fantasmatique (Sailor et ses icônes Presley et Brando, Lula et ses rêves de contes de fées à la Magicien d’Oz) et factice.
Sailor a beau répéter que sa veste est le symbole de son individualité et de sa liberté, sa déclaration finit par devenir ridicule à mesure qu’il la répète comme un slogan publicitaire. Quant à Lula et son chewing-gum qui ne quitte pas sa bouche, c’est une jolie poupée écervelée sans grande envergure. Ces deux jeunes gens rêvent d’un destin unique et de grandes envolées lyriques mais ils sont désespérément ordinaires dans leurs gestes, leurs actions et leurs paroles. Lynch s’amuse d’ailleurs a filmer des scènes de sexe assez répétitives (les mêmes plans reviennent, accompagnés d’une musique hard rock) et à saupoudrer les dialogues de ses héros de phrases résolument niaises (Lula confessant à Sailor qu’il l’a « chauffée plus que l’asphalte de Georgie » !).
Ce que montre Lynch, c’est la manière dont les mythes américains se sont figés en clichés et peinent désormais à masquer la médiocre et mesquine réalité qu’ils enrobent.
Pourtant, la force de Sailor et Lula est de ne pas succomber au second degré. L’ironie est omniprésente mais elle n’empêche pas une réelle empathie du cinéaste pour ses personnages. Même si cette histoire d’amour fou peut paraître finalement étriquée et tristement « ordinaire », il n’empêche qu’elle existe quand même. Lorsque Lynch filme ses amants s’embrassant devant un vaste horizon et le soleil couchant, l’image fait très « carte postale » mais elle est aussi (si, si !) très émouvante (je dois dire que l’envoûtante musique du fidèle Angelo Badalamenti n’est peut-être pas étrangère à cette sensation).
Comme Demy tenait à repeindre les couleurs des murs de Cherbourg pour croire, malgré la noirceur de la vie et la tristesse du temps qui passe, à l’illusion du bonheur ; Lynch offre aux spectateurs de croire à cette histoire d’amour, comme Sailor croit à cette fée qui vient le visiter à la fin du film pour lui révéler son destin.
La noirceur de l’existence n’empêche pas qu’on puisse tenter de la repeindre, de temps en temps, en rose. Et c’est sans doute cet équilibre entre une vision ironique et féroce d’une Amérique dont les mythes virent au cauchemar et une volonté de croire malgré tout à la puissance de l’amour fou qui fait la parfaite réussite de Sailor et Lula…