L'Apocalypse aux Pyrénées
P eindre ou faire l'amour (2005) est peut être le seul véritable faux pas des frères Arnaud et Jean-Marie Larrieu. Loin de leurs chères Pyrénées, le duo diabolique s'était laissé aller à la paresse d'un film trop confortable. Les derniers jours du monde, leur nouvel opus sorti l'an dernier, retrouve après Le voyage aux Pyrénées (2008) la fantaisie d'inspiration et un goût certain du cinéma qui faisaient le prix de leurs premières oeuvres. Cette aimable introduction n'empêche pas que l'on ressent toujours ce côté dilettante, pas tant cette fameuse paresse que le sentiment que les frangins ne donnent pas au film tout ce qu'ils pourraient donner. Il faut s'y faire pourtant car cette sorte de décontraction fait partie intégrante de leur style. Leur légèreté fait leur charme et pose leurs limites.
Erotisme et fin du monde
Ainsi, Les derniers jours du monde s'ouvre sur de belles scènes, des plans larges en Scope de Biarritz et du rivage Atlantique, l'océan dans sa puissance, la lumière si vive de la côte Basque captée dans toute sa beauté par la photographie de Tony Arbogast. Les informations sur la fin du monde sont données par petites touches comme dans un film de George Romero. Il y a une atmosphère comme on dit. Mais assez vite se greffe l'étrange histoire d'amour de leur héros, Robinson joué par Mathieu Amalric, avec l'improbable mannequin call-girl Laetitia jouée par Omahyra « Chic Punk » Mota. Une histoire dans laquelle s'exprime l'érotisme direct des Larrieu. Trop direct pour être érotique, en fait. Les aventures sexuelles de Robinson prennent le pas sur le récit apocalyptique et les deux peinent à cohabiter pour reprendre le cri d'amour du crapaud. J'ai retrouvé là quelque chose qui m'avait gêné dans Le plaisir de chanter (2007) de Ilan Duran Cohen, aimable comédie d'espionnage dont le loufoque finissait étouffé par trop de scènes de sexe explicite dont l'effet de réel (nu, on ne triche pas) parasite la fantaisie du récit. Ainsi la très belle scène de l'exploration de Paris plongé dans l'obscurité totale par un Robinson qui éclaire les façades avec sa lampe torche (ambiance magique et terrifiante) est suivie d'une scène où notre couple cours tout nu dans une ville éclairée comme tous les soirs avec l'agitation ordinaire maintenue en arrière-plan. C'est peut être amusant de faire courir Amalric et Mota à poil dans la rue, mais c'est gratuit et aux limites du ridicule. Dans un autre registre, les plans documentaires de la féria à Pampelune avec ses grandes foules raccorde mal avec les plans de fiction qui veulent nous faire croire au chaos qui approche. Disons que c'est à peine mieux que l'apocalypse romaine filmée par Dario Argento dans La terza madre (2007).
Le survivant
Les mélanges les Larrieu sont dangereusement hétérogènes, même s'ils participent au plaisir. J'ai personnellement du mal à croire à l'attirance sincère de Robinson pour trois femmes aussi différentes que celles jouées par Karin Viard, Catherine Frot et la trop mince Omahyra. Personnellement, je ne goûte vraiment que la première mais on ne me demande pas mon avis. Drôle de héros versatile que ce Robinson. Amalric, les yeux dans le vague, les cheveux ébouriffés, la chemise mal rentrée dans le pantalon, donne une prestation entre-deux, deux mondes, deux eaux, qui n'est qu'à moitié convaincante pour le survivant qu'il est censé être. Ah, ce n'est ni Charlton Heston, un expert, ni Tom Cruise chez Steven Spielberg, une force qui va. Cela pourrait être intéressant comme partit-pris mais la mollesse intermittente de Robinson finit par déteindre sur le rythme du film lui-même. C'est un peu long pour être plus direct. Plus de deux heures c'est trop pour autant d'intime dans le spectaculaire.
Made in France
Et la science fiction là-dedans ? En France, nos cinéastes ont un rapport particulier avec le genre, avec sa représentation. Pas question « d'y aller » comme les américains (mis à part Luc Besson, mais il est dans l'imitation). Fi du spectaculaire, il y aura toujours quelques chose devant : Alain Resnais explore le temps intérieur d'une histoire d'amour, Jean-Luc Godard donne sa voix à l'ordinateur d'Alphaville. Tout ceci manque, une fois encore, de sérieux. Son apocalypse, il faut y croire. D'une certaine façon, malgré un budget que l'on devine conséquent, malgré le soin apporté à la photographie et aux mouvements d'appareils, les deux frères rejoignent une imagerie digne des séries B all'italianna signées Sergio Martino ou Lucio Fulci. Leur science fiction fait toc. Au mieux certaines scènes donnent dans le surréalisme façon Luis Bunuel quand la bande d'aristocrates jouisseurs est empoisonnée par les domestiques à l'issue d'une étrange fête. Mais le reste du temps, la mise en scène échoue à faire vivre ce monde livré au chaos. Ce n'est pas tant d'ailleurs un problème de moyens mais de cohérence. Ainsi Alain Guiraudie avec des moyens bien moindres sait nous plonger dans un univers hors du temps et de l'espace, avec quelques mots et quelques objets détournés. Mais on y croit parce que les personnages y croient et les personnages y croient parce que Guiraudie y croit. Robinson, tout à son désir pour Laetitia traverse ces derniers jours du monde comme dans un rêve, nous tenant ainsi à distance tant d'une véritable émotion que des plaisirs pervers de l'apocalypse annoncée. C'est un peu frustrant. et filme le Paris moderne de 1965, Cédric Klapisch met sous le sable le même Paris que celui de ses comédies et Johnny Hallyday fait le zouave en camion. Les Larrieu puisent dans cet héritage sans vraiment l'enrichir. Ils utilisent habilement l'existant (l'arrivée en gare de Toulouse), quelques détails (l'eau jaune fluo) et dispersent quelques cadavres sur les routes comme Godard dans Week-end (1967).