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Samedi, 17 Juillet 2010 00:00
COFFRET
KOJI WAKAMATSU

LA SAISON DE LA TERREUR
RUNNING IN MADNESS, DYING IN LOVE
SEX JACK
L'EXTASE DES ANGES
  • Politique et érotique
  • Japon - 1969, 1970, 1972
  • Durées: 78 mn, 72 mn, 69 mn & 84 mn
  • Sortie à la vente le 6 juillet 2010
  • Éditions Blaq Out

 

POINT DE VUE

LE FOND DE L'AIR
EST ROUGE
Longtemps, le cinéma japonais s’est limité aux yeux des cinéphiles français à une sainte trinité (Mizoguchi, Ozu, Kurosawa), aux rejetons turbulents de la « Nouvelle Vague » (Oshima, Imamura) et à quelques électrons libres (Kitano). Petit à petit, on a découvert que ces quelques noms masquaient une pléthore de talents : grands classiques reconnus sur le tard (Naruse), francs-tireurs des années 60/70 (Yoshida, Masumura…), etc.

Mais c’est surtout dans le cadre du cinéma de genre que sont apparues les plus belles surprises. Dépassant les conventions inhérentes aux genres, certains cinéastes sont parvenus à imprimer un style très personnel à leurs films et à faire éclater un cadre contraignant par le déploiement d’une véritable audace formelle et une liberté de ton parfois assez stupéfiante. Souvenons-nous, par exemple, des films de noirs de Fukusaku ou Suzuki.

Considéré comme un sous-genre racoleur relancé par les studios japonais aux débuts des années 70 pour lutter contre la concurrence de la télévision, le « pinku eiga » (« film rose ») fut également un formidable vivier de talents divers, donnant au genre érotique ses lettres de noblesse. Il fut question ici même des films de Kumashiro, Konuma ou Tanaka et de leurs richesses respectives.

Il convient cependant de mettre à part le nom de Koji Wakamatsu. Si celui-ci s’inscrit, d’une certaine manière, dans le cadre de ce cinéma « pink », son propos va vite se radicaliser et la fondation de sa propre maison de production en 1965 va lui permettre de réaliser des films totalement personnels, cocktails détonants de violence, de sexe et de politique.

Des films de Wakamatsu, nous dirions volontiers qu’ils sont de petites bombes à retardement, à la fois capable de saisir les soubresauts et convulsions de l’époque tout en devinant les impasses vers lesquelles elle se dirigeait alors (un film comme L’extase des anges anticipe de manière assez incroyable les « années de plomb » italiennes et allemandes). Chez ses personnages, il y a toujours l’idée d’une fuite en avant qui se traduit souvent par des fins ouvertes. S’ils se trouvent toujours propulsés dans une lutte sans fin contre toute forme de pouvoir et d’oppression ; cette fuite en avant se conjugue paradoxalement avec une forme extrême d’enfermement. Les quatre films proposés par les éditions Blaq Out (grâce soit rendue à cette maison qui nous offre de redécouvrir ce cinéaste incroyable) se déroulent principalement dans des lieux clos et confinés (des appartements) où les personnages se laissent souvent déborder par l’incroyable énergie qui les anime. Là encore, le spectateur les sent prêt à « exploser » à tout instant et à épuiser cette énergie dans l’action politique ou leurs désirs totalement débridés.

Petite balade à travers ce cinéma convulsif en quatre étapes :

La saison de la terreur :


La saison de la terreur
n’est sans doute pas le film le plus emblématique du style de Wakamatsu. C’est une œuvre étrange, dépouillée et finalement assez austère, assez loin des débordements de Sex Jack ou L’extase des anges. Pour ce huitième des dix (!) films qu’il tourna pour la seule année 1969, le cinéaste met en scène deux policiers qui mettent sur écoute un étudiant soupçonné d’activisme politique. Or nos deux pandores vont vite réaliser que ce jeune homme ne fait rien de ses journées et qu’il se contente de s’adonner aux délices de la chair en compagnie des deux charmantes jeunes filles qui partagent son appartement…

Si le traitement cinématographique de ce récit d’une filature à distance est assez inédit chez le cinéaste (nous sommes plutôt du côté d’Antonioni et d’une certaine façon « moderne » de filmer l’ennui), le propos est néanmoins conforme à ses obsessions.

Son jeune héros révolutionnaire est à la fois un être qui face aux impasses de l’activisme se retrouve totalement enfermé et qui se réfugie également dans un mode de vie nihiliste, où l’assouvissement des désirs sexuels compense l’inaction politique.

Son enfermement est double : à la fois les murs de ce petit appartement où il végète avec ses deux compagnes mais également celui que lui fait subir métaphoriquement la police en l’observant et en « piégeant » son espace. Grâce à une mise en scène extrêmement rigoureuse (le cadre est composé de façon à donner ce sentiment d’étouffement du personnage par le monde extérieur), Wakamatsu décrit de manière assez habile les mécanismes de l’oppression et de l’enfermement de l’individu par le pouvoir. Il laisse entrevoir les interstices où l’individu peut encore s’exprimer : le sexe et la révolte. Même si les scènes érotiques sont assez glaciales dans La saison de la terreur, elles témoignent de cette énergie libidinale qui va de pair chez Wakamatsu avec l’énergie révolutionnaire et que l’on retrouvera d’une façon beaucoup moins « éteinte » dans ses films suivants.


Running in madness, dying in love.


Truffaut faisait des films pour “faire faire de jolies choses à de jolies femmes”. Wakamatsu a dit qu’il faisait du cinéma « pour tuer des policiers sans devoir aller en prison ». C’est d’ailleurs ce qui arrive au début de Running in madness, dying in love (quel beau titre !), au moment où l’héroïne du film tue son mari flic en voulant s’interposer dans la violente dispute qui l’opposait à son jeune frère activiste. Du coup, elle s’enfuit avec son « beau-frère » et sur les routes du Japon, ils vont vivre une passion ardente flirtant avec la folie…

Parmi les très beaux passages du film, il faut citer celui où les amants assistent à une scène étrange sur une plage : une jeune femme se fait châtier et fouetter violemment par toute une communauté villageoise. Après avoir essayé de s’interposer et de comprendre le pourquoi de ce lynchage collectif, ils apprennent que cette demoiselle a trahi la Loi du village en partant avec un homme « étranger ». Cette « faute » devient alors le miroir de la situation d’un couple rongé par la culpabilité après le meurtre et où la femme a également « transgressé » la Loi du monde en tuant son mari policier (incarnation de l’Ordre) pour s’aventurer sur les chemins de la passion avec le frère de son époux.

Cette lutte perpétuelle des individus contre un pouvoir régit par des lois archaïques est typique de l’œuvre de Wakamatsu. De la même manière, quand l’homme déclare que « notre amour incarne la victoire de la Révolution », on retrouve cette vision qu’a le cinéaste de la sexualité comme élément hautement subversif et transgressif.

Le film est alors parcouru par deux énergies contradictoires : d’une part, la perpétuelle fuite en avant des amants qui parcourent les routes du Japon (il faudrait un texte entier pour évoquer la beauté des extérieurs enneigés de ce film) et qui se réfugient dans la passion charnelle ; de l’autre, la conscience des forces oppressives du monde qui les enferment aux confins de la culpabilité et de la folie.

Wakamatsu a recours ici à un « truc » qu’il affectionne particulièrement : insérer des séquences (parfois quelques plans) en couleurs dans des films majoritairement en noir et blanc. Ce passage à la couleur porte à un haut degré d’incandescence les moments où la pure passion bascule du côté de la folie et des hallucinations torturantes (le fantôme du mari qui vient hanter le couple). Chez le cinéaste, la vision romantique de la passion capable de briser toutes les barrières se heurte au principe de réalité et à l’ensemble des règles d’un monde qui broie les individus dans un étau…

Sex Jack.

Présenté à la quinzaine des réalisateurs à Cannes en 1971, Sex Jack reste l’un des titres les plus connus de Wakamatsu et sans doute l’un des films les plus caractéristiques de son style. Pour échapper à la police qui le recherche, un groupe d’étudiants révolutionnaires se cache dans l’appartement d’un jeune homme inconnu. Cloîtré entre quatre murs, ils vont laisser libre cours à leurs désirs et se livrer aux plaisirs de la chair.

Une fois de plus, le cinéaste fait rimer politique avec érotisme et fixe sur pellicule ce bouillonnement agitant la jeunesse japonaise à l’orée des années 70. Une fois de plus, le film est construit sur cette double opposition entre l’enfermement des personnages et cette énergie brute qui ne demande qu’à exploser.

Si l’enfermement « physique » est encore une fois le produit d’une société fortement répressive (les scènes violentes du début du film qui montrent les perquisitions de la police), il est redoublé ici par les querelles intestines du groupe et par les perpétuels questionnements sur le prolongement de l’action à mener.

Si le sexe apparaît souvent comme une manière de sublimer la violence qui bout dans les veines de ces jeunes gens, cette énergie libidinale peut aussi être vue comme une sorte de fuite en avant, une volonté de se complaire dans cet espace clos et l'attente.

Avec Sex Jack, Wakamatsu prouve qu’il est capable de faire de son cinéma un véritable sismographe et d’analyser avec une rare acuité  les spasmes d’une jeunesse contestataire japonaise coincée entre un désir d’action et les nombreuses contradictions et impasses dans lesquelles elle s’est engluée.

Il montre également les limites de ces « organisations » révolutionnaires, toujours à palabrer et à régler les luttes internes de pouvoir plutôt que de s’attaquer frontalement au système qu’ils souhaitent abattre. Seul le personnage de « l’inconnu » solitaire semble doté d’une certaine aura et correspondre aux sentiments violemment individualistes et révoltés de Wakamatsu. C’est le seul qui passera outre les dissensions internes pour s'engager dans l’action et se « hâter aux démolitions dernières » [Zo d’Axa]

L’extase des anges.


S’il fallait donner un coup de cœur à l’un des quatre films passionnants présentés dans ce coffret DVD, le mien irait assurément à L’extase des anges, œuvre que je trouve tout bonnement stupéfiante et qui trouverait sa place dans les grands chocs formels que furent des films comme Eros+Massacre (Yoshida) ou La marque du tueur

(Suzuki). Wakamatsu abandonne littéralement toute psychologie, tout souci de « réalisme » pour réaliser son œuvre la plus subversive et la plus politique du lot.

Nous suivons ici les pas d’un groupe de jeunes radicaux qui décident de voler des armes sur une base militaire américaine afin de perpétrer des actions terroristes. Lors de l’opération, certains membres du groupe sont tués et l’on devine rapidement qu’ils ont été trahis par d’autres membres de l’organisation…

Encore une fois, les activistes se retrouvent confinés entre les murs d’appartements où vont pouvoir se déchaîner leurs pulsions sexuelles. Mais cette fois-ci, Wakamatsu radicalise son style et nous propose un cocktail (Molotov) détonnant de violence et de sexe, d’une beauté convulsive digne des plus grands films contestataires des années 70.

L’extase des anges débute dans une sorte de cabaret où une chanteuse entonne une chanson invitant à partir à l’assaut du vieux monde. Cette manière de distancier l’action en ayant recours à l’art populaire évoque le cinéma bouillonnant (lui aussi) de Glauber Rocha et notamment Antonio Das Mortes. Là encore, il s’agit d’être « ici » (au cœur d’une époque où la contestation politique fait rage) tout en étant « ailleurs » : Wakamatsu anticipant de façon assez visionnaire les impasses d’une extrême gauche happée par la tentation terroriste et les contradictions d’un mouvement trop organisé (organisation signifiant ici lutte pour le pouvoir et déchirements internes). Il y a aussi dans L’extase des anges un côté Godard avec des séquences qui s’enchaînent parfois à la manière d’un grand collage, où les titres de journaux succèdent aux explosions des bombes et où la couleur apparaît à la fois pour ses vertus « plastiques » et « métaphoriques » (l’éclat des bombes semblent ouvrir de nouveaux horizons).

La radicalité de Wakamatsu, c’est de parvenir à faire de chacun de ses plans une invitation à partir au champ de bataille, à passer à l’action ; action qu’il n’envisage que de manière individuelle et anarchique, loin des tentatives de « bureaucratisation » de la révolte (voir ce personnage de « théoricien » qui élabore de grandes stratégies mais qui, au bout du compte, n’a rien fait pour lutter contre le Pouvoir). Son film est un pur concentré d’énergie brute qui déploie une inventivité formelle assez époustouflante, surtout si l’on songe qu’il se présente d’abord comme un simple film « pink ».


Inutile de dire qu’après ces quatre brûlots flamboyants, nous attendons avec impatience la suite de la redécouverte de l’œuvre du grand Wakamatsu…


Vincent Roussel



































































LES FILMS
  • DVD 1

    LA SAISON DE LA TERREUR (1969, 78 mn)
    Avec: Yuko Ejima, Tomomi Sahara, Hitomi Suma
    Sujet:
    A la fin des années 60, au Japon, deux policiers mettent sur écoute un étudiant soupçonné d'activisme. Mais celui-ci semble se complaire dans l'oisiveté et les plaisirs de la chair, ne quittant son appartement et ses compagnes qu'en de très rares occasions...

    + BONUS
    * Préface de Jean-Pierre Bouyxou



  • DVD 2

    RUNNING IN MADNESS, DYING IN LOVE (1969, 72 mn)
    Avec: Yoko Muto, Ken Yoshizawa, Hatsuo Yamaya
    Sujet:
    Alors que des affrontements ont lieu dans les rues de Tokyo entre manifestants et forces de l'ordre, un jeune activiste se dispute violemment avec son frère policier. En tentant de s'interposer, la femme de ce dernier tue accidentellement son mari...


    + BONUS
    * Préface de Danielle Arbid



  • DVD 3

    SEX JACK (1970, 69 mn)
    Avec: Tamaki Katori, Mizako Kaga,Etsuko Wakayama
    Sujet:
    Recherché par la police, un groupe d'étudiants révolutionnaires trouve refuge dans l'appartement d'un jeune inconnu providentiel. Condamnés à vivre entre quatre murs le temps que les choses se tassent, ils passent leur temps à fumer, boire et faire l'amour...


    + BONUS
    * Préface de Gaspard Noé


    DVD 4

    L'EXTASE DES ANGES (1972, 84 mn)
    Avec: Ken Yoshizawa, Rie Yokoyama
    Sujet:
    Au début des années 70 au Japon, une faction de jeunes radicaux nommés après les  différents jours de la semaine tentent de voler des armes sur une base militaire américaine. Mardi, Mercredi et Jeudi sont tués. Lentement, les membres restants réalisent qu'ils ont été trahis par leur propre organisation...

    + BONUS

    * Préface de André S. Labarthe


LES DVD
4 DVD 9 - PAL - Zone 2 - Couleurs / N&B
Image & Son :
Format: 2.35 et 1.66
Ecran: 16/9 compatible 4/3
Langue(s): Japonais
Sous-titres : Français

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Longtemps, le cinéma japonais s’est limité aux yeux des cinéphiles français à une sainte trinité (Mizoguchi, Ozu, Kurosawa), aux rejetons turbulents de la « Nouvelle Vague » (Oshima, Imamura) et à quelques électrons libres (Kitano). Petit à petit, on a découvert que ces quelques noms masquaient une pléthore de talents : grands classiques reconnus sur le tard (Naruse), francs-tireurs des années 60/70 (Yoshida, Masumura…), etc.
 

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