Avant qu’il ne soit le grand faiseur de films à succès, de
Soleil Vert (1973) à
Conan le destructeur (1984), en passant par
Le Voyage Fantastique (1966) ou
Les Vikings (1958), Richard Fleischer travailla pour le compte de la célèbre firme de production RKO (qui révéla Welles quand même !) en mettant en scène des films noirs de série B. Ce
Bodyguard est ainsi le très digne représentant de nombres de productions RKO à petit budget dont les recettes de fabrication étaient à peu près identiques (voir pour exemple l’intéressant
Voyage au pays de la peur/ Journey Into Fear de Norman Foster avec… Orson Welles), soit des longs métrages à la durée très courte (guère plus d’une heure) obligeant à une concision maximum de l’intrigue et à une grande économie du nombre de décors et de personnages.
Richard Fleischer (ou O. Fleischer comme titré sur le générique) a 32 ans quand il met en scène ce
Bodyguard, après avoir été auparavant scénariste pour le département actualité de la RKO et offert pour la même firme un premier long métrage comme réalisateur :
Child of divorce (1946). Autant dire qu’il fait ses classes avec cette série B respectant à la lettre les codes du film noir, peut-être trop même, mais commande de studio oblige… Cela n’empêche pas certains et fugaces instants du film de briller par une audace de mise en scène surprenante, comme ce très gros plan d’un œil lors d’une séquence chez un ophtalmologiste un peu louche. Une mise en image qui peut sembler anodine à l’heure d’aujourd’hui mais inattendue pour l’époque, sans doute sous l’influence de Welles qui avait fait éclater les codes rigides de la mise en scène en 1941 avec son
Citizen Kane, chef d’œuvre également produit par la RKO.
Bien qu’il ne possède pas la force qui habite d’autres classiques du genre comme le superbe
Kiss Me Deadly/ En quatrième vitesse (1955) de Robert Aldrich ou
The Killing/ L’Ultime Razzia (1957) de Stanley Kubrick,
Bodyguard reste un très honnête petit film noir, efficacement réalisé et non dénué de moments de pure comédie. Pour exemple cette scène où le héros écoute un disque d’indications sur le suspect et semble converser avec la voix enregistrée, qui est celle de sa partenaire. Le film est ainsi ponctué de petites touches assez cocasses, ajoutant au plaisir du visionnage. Le rythme sec et nerveux de la mise en scène et du montage donne également à l’ensemble une impression d’urgence qui porte parfaitement cette histoire d’enquête au suspense hitchcockien se résumant pour le héros à prouver son innocence en trompant l’identité de l’assassin.
Le film suivant de Richard Fleischer (
The Clay Pigeon/ Le pigeon d’argile) aura un synopsis très proche de celui de
Bodyguard et l’on retrouvera cette forme d’intrigue dans nombre de films d’espionnages par la suite, comme le
Sens unique de Roger Donaldson, réalisé en 1986, avec cette histoire d’un jeune lieutenant de la marine américaine (Kevin Costner) qui enquête pour tromper le réel suspect du meurtre dont il est accusé.
Longtemps considéré comme un bon artisan de Hollywood, il est temps de se pencher plus avant sur la carrière de Richard Fleischer, qui après sa collaboration avec la RKO, allait définitivement transformer l’essai pour le compte des productions Walt Disney avec
20 000 Leagues Under the Sea/ 20 000 lieues sous les mers (1954) puis avec tant d’autres chef d’œuvres du cinéma populaire, avant son récent décès en 2006. Il convient également de revoir quelques-uns de ses films un peu moins grand public comme
L’Etrangleur de Boston (1968) et
L’Etrangleur de la Place Rillington (1971) ou dans une moindre mesure son sympathique film d’action humaniste avec Charles Bronson,
Mister Majestyk (1974), pour se convaincre définitivement que Richard Fleischer était un véritable auteur de cinéma doublé d’un grand technicien, toujours au fait des nouvelles expérimentations cinématographiques : la 3D avec
Arena (1953) et
Amityvillle 3D (1983) ainsi que le split screen (écrans multiples) avec
L’Etrangleur de Boston (déjà cité plus haut).
Il est intéressant de découvrir en dvd cette œuvre de jeunesse qu’est
Bodyguard, réalisée pendant la période d’apprentissage RKO du cinéaste, et qui plantait déjà les bases formelles et narratives des grands films de Richard Fleischer.